Roy Jacobsen - Les Invisibles


Aujourd’hui est sorti Les Invisibles, de Roy Jacobsen, traduit du norvégien, dans la collection Du Monde Entier, chez Gallimard.
Un livre que j’ai édité chez Gallimard, et un livre que j’ai traduit.
Je considère que c’est une de mes dix plus belles traductions, en trente ans de métier.
J’ai mis tout mon savoir-faire, tout mon artisanat et mon « art » au service d’un grand roman.
Oui, oui, oui, je n’ai pas peur de le dire. D’ailleurs, les Norvégiens se reconnaissent dans ce livre, à tel point que plus de 200 000 Norvégiens l’ont acheté - à l’échelle de la France, cela représenterait 2,4 millions de lecteurs. La critique norvégienne unanime a dit que ce livre était un chef-d’œuvre moderne. Il a été traduit dans une quinzaine de pays. Ces Invisibles est l’un des cinq titres sélectionnés dans le monde entier pour le Booker Prize en Angleterre…

Et il parle de quoi, ce bouquin, me direz-vous?
Les Invisibles suit la vie d’une famille extrêmement pauvre sur la minuscule île de Barrøy de 1913 à 1928, dans le Nord de la Norvège, en-dessous des Lofoten. Plus exactement, on va suivre Ingrid, de sa petite enfance jusqu’à ses vingt ans, lorsqu’elle hérite du « domaine », à la mort brutale de son père.
Les Barrøy vivent de leurs maigres terres, ils ont un peu de bétail, ils pêchent, font sécher le poisson et réutilisent tout ce que la mer peut drosser sur leurs rives. Pendant les quatre mois d’hiver, Hans, le père, participe à la pêche aux Lofoten, ce qui permet à la famille de disposer d’un peu d’argent liquide pour les produits de première nécessité. Mais Hans meurt soudain, à cinquante ans. Sa disparition est un choc pour les Barrøy. Sa femme Maria perd la tête peu après, on doit l’interner. Les enfants se retrouvent seuls, car la tante Barbro ne compte pas vraiment, étant « simple d’esprit ». Ingrid adopte deux orphelins recueillis par les Barrøy. Et les enfants doivent alors travailler encore plus, et « réinventer » leur subsistance. Quant à Ingrid, la mer est son aventure. Entre la pêche, les tempêtes et la pauvreté, elle possède les saisons, les oiseaux et l’horizon.
Les Invisibles est un roman sur une famille et des enfants forcés de grandir vite face aux éléments, face à une vie réglée par les besoins les plus simples. C’est un roman sur la fatalité et sur les ressources que les hommes montrent face à la rudesse du monde. La narration, où le laconisme est veiné de flamboyance poétique, accumule par touches subtiles des éléments qui viennent s’imbriquer pour former un tableau toujours plus vivant et profond, riche en métaphores. Et puis, il y a les vies de ces hommes et de ces enfants qui, sous la pression des éléments et du temps, deviennent des destinées. Et c’est tout le talent de Roy Jacobsen de rendre visibles « les invisibles ».