Repères biographiques


Je suis né en 1964. Je suis diplômé de l'École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS - Paris), j'ai un DEA de Philosophie de l'Art (Sorbonne), un DEA (inachevé) d'études scandinaves (Sorbonne), et j'ai été chercheur-associé au département d'histoire des idées de l'université de Lund (Suède) en 1987-1988.


J'ai vécu et travaillé en Suède, en Écosse, à Londres et à Paris. Je vis à Nantes, en Bretagne. J'ai exercé différentes activités professionnelles (entre autres, consultant, correcteur, lecteur, lexicographe et rédacteur chez Lexus et au Robert) avant de devenir traducteur littéraire et auteur.


Je travaille aux Éditions Gallimard depuis 1991, je suis responsable éditorial du domaine scandinave pour la collection Du Monde Entier.


J'ai reçu en 1997 le prix de traduction Halpérine-Kaminsky de la Société des Gens de Lettres pour ma traduction du roman de Erik Fosnes Hansen, Cantique pour la fin du voyage. J'ai également reçu le Prix littéraire des Ambassadeurs de la Francophonie 2006 pour ma nouvelle traduction de La Ferme africaine, de Karen Blixen.



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ll y a quelques années, mon ami Michel Volkovitch m'a demandé de lui écrire un texte de "souvenir d'école" pour son blog littéraire. J'ai rédigé celui-ci. Cela restera ma seule tentative d'autofiction.


La Règle


C’est un lundi de novembre et, dans mon souvenir, il ne pleut pas sur Nantes ce jour-là. Je ne vais pas à l’école. Non, je vais au Groupe Scolaire, au cœur de la cité du Bois Saint-Louis. La cité, un ensemble de parallélépipèdes de béton semés sur peut-être trois hectares, entrecoupés de gazon et de parkings, longs d’une centaine de mètres et hauts d’une dizaine d’étages, peints en blanc avec des boiseries noires. Cet ensemble, du plus pur style gaullo-pompidolien fonctionnaliste, a été construit sur ce qui était jadis le parc d’une clinique psychiatrique.

Je ne suis pas en retard à l’école. Je ne suis jamais en retard. La cloche n’a pas encore sonné, cette sonnerie électrique et métallique qui rythme le temps, même pendant les vacances, car je l’entends alors par la fenêtre ouverte de la cuisine.

C’est un lundi, on se retrouve, on se regroupe sous le préau. La sonnerie retentit, le chahut et les brouhahas s’éteignent. On monte en classe. On salue le maître. Il aboie « Assoyez-vous ! », et l’on s’assied. Vient l’appel. Comme toujours, le maître bute sur mon nom, imprononçable pour une langue et des oreilles franco-françaises.

C’est un lundi, la journée de classe commence donc par le remplissage des encriers. À tour de rôle, deux garçons trimbalent la bouteille d’encre bleue coiffée d’un bec verseur. On se méfie lorsqu’ils abreuvent le petit récipient en verre, dans le coin droit du pupitre. Et l’on sort le cahier de rédaction, le porte-plume, la petite boîte de plumes en acier inoxydable. On commence par écrire la date. C’est la règle.

C’est un lundi, il faut raconter en dix lignes comment l’on a occupé son dimanche. Certains trichent un peu, et s’aventurent à relater le match du samedi soir, à Marcel-Saupin, avec force points d’exclamation. Moi, j’ai décidé de parler de notre promenade en forêt du Gâvre, et du singulier. Il se trouve que, pendant la marche, j’ai fait remarquer à mes parents que tels et tels substantifs étaient des singuliers, les autres, des pluriels. Les idées viennent en vitesse, alors que ma plume laboure avec lenteur le cahier à carrés normalisés. Zut. Un pâté. Une tâche. Vite, le buvard. J’ai besoin d’écrire vite, car les idées vont s’envoler. Mais pourquoi n’y a-t-il jamais assez d’encre pour écrire une phrase complète ? Pourquoi la plume doit-elle s’enfoncer dans le papier, ou l’érafler à vide ? Voilà, mes dix lignes sont achevées. Je peux me relire sans peine. Le maître descend de son estrade et se plante devant mon pupitre, puisque j’ai fini en premier. Il fait pivoter mon cahier vers lui, afin de lire mon œuvre.

« T’es fier de toi ? Qu’est-ce que c’est que ces pattes de mouches ? T’écris comme un cochon ! »

Il pointe le pâté, la tâche et mes lignes du bout de sa règle. Je rougis.

« Ta main ! »

Je tends la main gauche.

« L’autre, imbécile ! »

J’obtempère, je suis droitier.

Il paraît que l’aluminium est un métal léger et souple. Le double-décimètre qui s’abat sur mes longs doigts osseux produit un premier claquement sec. Puis un deuxième, application pratique du principe pédagogique de base : la répétition. Je ne sais pas ce qui fait le plus mal : la douleur cuisante, ou la honte.

Le maître retourne vers moi mon cahier à l’aide de sa règle graduée, cette férule carrée.

« Tu vas me copier vingt-cinq fois : “Je dois écrire proprement”. »

Lorsque l’on peut à peine tenir un porte-plume, écrire vingt-cinq lignes conduit tout droit à un désastre calligraphique.

C’est un lundi, et, durant la récréation, je dois déambuler dans les couloirs et la cour de l’école avec mon cahier, ouvert devant moi.

Adolescent, lorsque j’ai étudié le Moyen-Âge, je n’ai eu aucun mal à comprendre le principe du pilori.

On me dit toujours que l’on a beaucoup de mal à déchiffrer mon écriture nerveuse et noire. J’ai toujours besoin de coucher les mots aussi vite. Pour tracer des traits, dès le collège, je me suis servi d’une équerre. Plus tard, étudiant à Paris, j’ai découvert un objet merveilleux, en duralumin, que j’ai toujours à portée de main : un typomètre. Je ne mesure pas en millimètres, mais en cicéros.

Je hais les règles.