Traduire du scandinave


Quel est donc le travail propre au traducteur littéraire ?

C’est de fabriquer dans sa langue les idiomes qui lui permettront de traduire le texte. Sa langue, c’est l’espace qui va de son idiolectie la plus personnelle à ce qui est le plus général, c’est-à-dire ce qui est recevable par tous les lecteurs. C’est de brasser tous les registres qui lui sont accessibles : ce qui lui vient spontanément, ce qu’il sait mimer, ce qu’il peut emprunter aux « voix » de sa littérature. C’est de savoir écouter et synthétiser les évocations suscitées par le texte et par l’expérience antérieure du traducteur de textes de cette langue, ce qui amène la volonté — ou l’envie — de saisir telle mimique ou tel geste, de produire telle dynamique de l’expression et, plus généralement, de produire tel ou tel effet.


Et je tiens à mettre l’accent sur ce que, plus haut, j’appelais les « voix ». Traduire de la fiction, c’est cela : trouver dans l’immense registre de la langue française, les voix, les idiomes qui me permettront de recréer une œuvre dans la totalité de son intention. Les éventuelles difficultés à trouver ces « voix » ne sont pas inhérentes à la traduction d’écrivains scandinaves, mais consubstantielles à toute véritable traduction littéraire.


A. G.


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Traduire du scandinave (2)


Quelle n’est pas ma joie 


Quelle n’est pas ma joie, et je m’en vais pleurer
Que nul cœur ne partage toute mon allégresse.
Quelle n’est pas ma tristesse, et j’en suis à rire
Que personne ne voie la larme de détresse.

B. S. Ingemann


Pour les danophones, voilà ce que dit le texte danois, écrit en 1812:


Tit er jeg glad, og vil dog gjerne græde;
Thi intet Hjerte deler heelt min Glæde.
Tit er jeg sorrigfuld, og maa dog lee,
At Ingen skal den bange Taare see.


Cette traduction est une adaptation, stricto sensu. Il y en a sûrement d’autres possibles. Après bien des tentatives, des tâtonnements, des approches, des essais, ce texte français s’est imposé à moi, car j’y ai trouvé un équilibre entre le fond et la forme, ce qui est la réelle difficulté de la traduction de la poésie. Au bout d’un moment, on « sent » que le texte en français tient debout, qu’il tient tout seul, qu’il est prêt à vivre sa propre vie auprès d’autres lecteurs.

En tant que traducteur, je suis devant ce texte - évident et irréfutable pour moi -, dont je sens presque dans mon corps la signification pendant que je tente de restituer ce « même » dans la langue d’arrivée. En tant que traducteur, je suis au plus profond de l’expérience linguistique quand, entre deux langues, l’évidence absente s’impose à moi. Toutefois, je suis le seul à le savoir.
C’est à moi, moi qui n’en ai aucun besoin, moi qui sait toujours-déjà le faire que l’on demande cette étrange opération pour des centaines, des milliers de personnes qui, elles, en ont besoin et ne savent pas le faire. Le traducteur, par définition, est celui qui n’a pas besoin de traduire.

On demande la traduction précisément à celui qui n’a aucune raison de traduire, puisque j’ai l’un (le texte dit « d’origine ») et l’autre (la langue dite « d’arrivée »). Je n’ai même pas besoin d’imaginer le texte « traduit », je l’ai déjà tel qu’il est.

Le traducteur littéraire est cet écrivain qui a le bonheur de ne pas connaître l’angoisse de la feuille blanche. Au contraire, en tant que traducteur littéraire, je la connaîtrais plutôt bien trop pleine! Et je suis celui à qui l’on reprochera tout, celui à qui l’on reprochera les écarts de langage et de langue de l’auteur, ses inventions, ses errements, ses glissements, ses tâtonnements. Depuis trente ans que je traduis, j’ai constaté que tout est toujours la faute du traducteur. Cette personne mal payée, rarement considérée. Parfois, je ne suis même pas mentionné. Pourtant, sans moi, le texte n’existerait pas.

A. G.



Mesure de la qualité d'une traduction littéraire